Mémoire : liens entre architecture et cinéma.
Mémoire : liens entre architecture et cinéma.

Mémoire : liens entre architecture et cinéma.

Je suis passionnée depuis l’enfance par le cinéma et grande gourmande de dessins animés.

C’est donc sans tergiverser que j’ai choisi le cinéma comme sujet de Mémoire de fin de Licence. Comment éviter les écueils de ce marronnier qui fascine beaucoup d’étudiants de 20 ans ? En cherchant un point de vue nouveau. En faisant des ponts entre les pratiques. Surtout en mêlant de la philosophie et de la théorie artistique pour enrichir la pratique.

Cela fait bientôt un an que je l’ai achevé mais il reste encore aujourd’hui une de mes plus grande fierté. Je le publie aujourd’hui dans l’espoir qu’il sera bientôt détrôné par mon mémoire de master qui, j’espère, traitera du même sujet.

[ Note de la rédactrice en 2023 : il ne le sera pas ]


Si vous n’arrivez pas à visualiser le pdf, voici l’introduction  :

Introduction

La notion d’Art Total

«  Il nous faut être attentif au monde culturel, technique et émotionnel de notre époque. Nous sommes nourris par le cinéma, par le théâtre, par les spectacles et les images télévisuelles. Dans les lieux de représentation se trament et se jouent des sensations inconnues, dont il nous faut nous imprégner et qu’il nous faut réinvestir. Ce substrat est le nôtre : il serait absurde de nous le cacher, ou de nous en défier.  »1

Jean Nouvel

     Cette citation de Jean Nouvel nous rapproche du Bauhaus et des autres mouvements d’Art Nouveau qui revendiquent comme premier principe la notion d’Art Total. Cette notion est indissociable de celle de transdisciplinarité qui nous intéresse. L’expression, bien que créée au XIXe siècle, est très antérieure à tout mouvement moderne puisqu’on peut y rattacher, dans une globalisation historique, l’architecture des temples antiques, des cathédrales médiévales ou des palais de la Renaissance. Des œuvres issues de tout art, majeur ou mineur, sont intégrées dans un grand tout qui est l’architecture. Dans l’Art Nouveau, l’architecte deviens le maître d’œuvre unique, plasticiens, sculpteurs ou peintres travaillent de concert avec lui dès le début des projets pour que les œuvres s’intègrent et non figurent au sein de son bâtiment. Nous verrons comment cette notion a évolué depuis le XIXe siècle et ce qu’il en reste à l’époque contemporaine.

    Une des premières œuvres mythiques de l’Art Nouveau est issue du Wiener Werkstätte, atelier de la Sécession viennoise, il s’agit du Palais Stoclet de l’architecte Josef Hoffmann, construit à Bruxelles entre 1905 et 1911. Des mosaïques de l’artiste Gustave Klimt recouvrent les murs de la salle à manger et dialoguent avec les marbres qui recouvrent toutes les autres surfaces intérieures, murs et sols. Le mobilier est conçu et construit par le Wiener Werkstätte, jusqu’au livre d’or, dessiné par l’architecte lui même. L’unité stylistique témoigne de l’étroite collaboration des artiste et en fait une œuvre globale et plurielle.

    Quand la volonté d’un Art Total se confronte à la modernité, l’architecte Mies Van der Rohe permet des espace dédiés à des sculptures et dialoguant avec elles autour de ses bâtiments comme au Pavillon allemand de l’Exposition Universelle de Barcelone en 1928.

    L’Art Total devient à cette période le credo de l’école du Bauhaus, fondée en 1919 à Weimar et menée par Walter Gropius. L’architecture est considérée comme l’art fédérateur, regroupant autour d’elle les artistes et artisans de toute discipline.

     «  Les architectes, les peintres, les sculpteurs doivent reconnaître le caractère composite de l’édifice comme entité unitaire. C’est le seul moyen pour que leur travail soit emprunt de cet esprit architectural, aujourd’hui perdu, étant devenu un «  art de salon  ». Nous tous architectes, sculpteurs, peintres, nous devons nous remettre à l’ouvrage. L’art n’est pas une profession, il n’y a pas de différence essentielle entre l’artiste et l’artisan… Formons une seule communauté d’artisans sans cette distinction de classe qui élève des barrières ignorantes entre artisans et artistes. Concevons et créons ensemble le nouvel édifice de l’avenir, qui embrassera dans l’unité l’architecture, la sculpture, la peinture, et qui sera un jour élevé vers le ciel pas les mains de millions de travailleurs, symbole de cristal d’une nouvelle foi  »2

Walter Gropius

     Aux Pays-Bas, en 1917, est fondé un mouvement rassemblant des peintre, architecte, poètes et cinéastes comme Piet Mondrian, Theo van Doesburg, Gerrit Thomas Rietveld ou J.J.P. Oud. Leur principal moyen d’expression est le journal De Stijl, fondé en 1917 qui donna son nom à leur mouvement, issu du style néo-plastique. Leur œuvre de référence est le Café de Unie, construit par J.J.P. Oud à Rotterdam en 1924. La façade fait référence aux tableaux de Mondrian par l’expression de formes géométriques simples et de couleurs primaires. Le bâtiment, bombardé puis reconstruit 500 mètres plus loin par Carel Weeber selon les documents originaux, est aujourd’hui un lieu d’échange populaire et de rencontre autour de l’art et la culture.

    Le Bauhaus se veux une réunion des arts et une ouverture vers le monde contemporain. En plus d’enseigner la plupart des domaines artistiques, l’école invite ses élève à être conscients du monde qui les entoure et à créer des dialogues entre leurs œuvres et leur environnement. Contrairement à d’autres mouvements similaires voir parallèles, cela permet, non l’émergence d’un nouveau style mais celle d’une nouvelle éthique  : l’ouverture à l’environnement physique et artistique.

      Malgré la popularité de ces mouvements dans le milieu artistique nous pouvons remarquer aujourd’hui que toutes les théories néoplasiques ou d’Art Nouveau se sont adaptées et déformées lors de leur confrontation à la commande réelle. Dans ces conditions, ne peut-on pas considérer que ces théories sont à la limite de l’utopie  ? Dans le climat d’après-guerre où elles sont construites, les réalités économiques ont pu vite faire oublier les intérêts plastiques de ces mouvements au profits d’une approche plus rationaliste.

     Les liens se renouent avec des artistes comme André Bloc, architecte, sculpteur, ingénieur et critique. L’artiste multi-talent est fondateur de la revue L’Architecture d’Aujourd’hui en 1930 et du groupe Espace en 1951 avec Félix Le Merle. Leur ouverture aux autres champs disciplinaires de l’art inspire d’autres architectes comme Claude Parent qui fonde en 1963 le groupe Architecture Principe. Parent travaillera à la création d’espaces kinesthésiques sans qu’à l’époque on ne parle encore de phénoménologie.

      Bloc inspira sûrement, avec l’architecte Gaudi, la plasticienne Nikki de Saint Phalle dans la création de sculptures gigantesques. Une de ses œuvres majeure est Hon/Elle, montée au Moderna Museet de Stockolm en 1966, dans la lignée des sculptures Nana. Il s’agit d’une immense femme au ventre arrondie est couchée sur le dos. Son vagins est l’unique entrée et issue par laquelle le visiteur est invité à visiter l’intérieur du corps, aménagé en plusieurs espaces.

      Elisabeth Károlyi analyse les apports de l’architecture sculpture dans l’architecture contemporaine par la création de bâtiments sculpturaux ou relevant d’une esthétique plastique3. Elle cite Coop Himmelb(l)au, architectes du controversé Musée des Confluences de Lyon, achevé en 2014. Nous pouvons ajouter des artistes qui collaborent régulièrement avec des architectes comme Daniel Burren qui lui a collaboré avec Patrick Bouchain pour la réalisation de l’œuvre Les Deux Plateaux en 1986  ; ou James Turrel et ses Gantzfield réalisés entre 1976 et 2013. Les deux artistes signent des œuvres qui travaillent à la signification ou à la matérialisation de l’espace. Nous pouvons ajouter à cette liste des architectes comme Franck Ghery, Massimiliano Fuksas ou la Pritzker Price récemment décédée Zaha Hadid, archistars dont les réalisations sont des bâtiments sculpturaux à la recherche d’une plasticité plus que d’une rationalité.

     Cette recherche de plasticité et son illustration passent par une culture de l’image et du symbole et posent la question de la représentation de l’architecture dans une société obsédée par son reflet.

Nous sommes architectes dans un monde d’images.

      «  J’appelle image d’abord les ombres ensuite les reflets qu’on voit dans les eaux, ou à la surface des corps opaques, polis et brillants et toutes les représentations de ce genre  »4

Platon

      Nous pouvons actualiser la définition originelle de Platon qui s’exprime sur les images naturelles en y a joutant les images artificielles, dessinées, gravées, imprimées ou modélisées. L’image a toujours joué un rôle important dans notre société, depuis les peintures rupestres et les galeries de portraits aux selfies et images photoshopées d’aujourd’hui en passant par les premières représentations religieuses, les images d’Épinal ou les caricatures de journaux satiriques. L’utilisation d’images et de symboles s’est accentuée encore plus ces dernières années. Un homme qui se promène en ville croise des écrans, des téléphones, des publicités, des affiches, des spots à la télévision, sur les bus, dans les vitrines. François Chaslin parle de l’extraordinaire inflation des images. Toute représentation architecturale passe, dans un premier temps, par l’image : croquis, esquisse, plan, coupe, élévation, perspective 3D, rendu de concours, image de projet, photomontage et autres dessins de détails.

     Le cinéma a rendu les images mouvantes et focalise le regard et l’attention plusieurs secondes sans que nous en ayons forcément conscience.

     Depuis presque cinquante ans les écrans sont entrés dans nos maisons, suivis depuis quelques années par internet, permettant à tous de visionner le montage maison des vidéos de vacances, le dernier film en vogue à Cannes ou un polar obscure des années 20. L’appareil photo s’est compacté, simplifié et s’est glissé entre toutes les mains et dans toutes les poches pour permettre à Norman de faire des vidéos et à François Descraques de visiter le futur.

     Cette prolifération de figures a inspiré John Carpenter pour réaliser le film They Live, sorti en 1988, qui projette l’homme contemporain dans un monde où les images publicitaires cachent des messages subliminaux qui poussent à l’obéissance et à la consommation

      L’homme moderne, au centre de cette accumulation d’images et d’informations devient, par définition, pluridisciplinaire.

Alors, si l’image est prépondérante, pourquoi le cinéma en particulier  ?

     La réponse de Jean Nouvel est celle de la similarité des contraintes économiques, temporelles, matérielles et de coordination d’une œuvre collective. L’architecte comme le cinéaste est un maître d’œuvre entouré d’artiste, de techniciens et d’ingénieurs. Les deux «  chefs d’orchestre  » suivent donc un même processus de création d’esquisse, de travaux préparatoires avant le chantier ou le tournage et la finalisation par le second œuvre et l’aménagement intérieur dans un cas et l’ajout d’une bande son et le montage dans l’autre. Surtout, il existe une recherche fondamentale commune à la réflexion des architectes et cinéastes  : comment lier l’espace, le temps et le mouvement  ?

     « L’Acropole d’Athènes a autant le droit [que notre Dame de Paris] d’être appelée le parfait exemple d’un des plus anciens films […] Il est difficile d’imaginer une séquence de montage d’un ensemble architecturales plus subtilement composé, prise de vue après prise de vue, que celui que vos jambes créent en marchant parmi les bâtiments de l’Acropole »5

Sergueï Eisenstein

      Eisenstein, architecte de formation puis chef de fil du mouvement cinématographique d’avant-garde russe estime que l’architecture est l’ancêtre du cinéma.

     Les cinéastes post-modernes français ou issus de la Nouvelle Vague ne sont aujourd’hui pas les seuls à s’intéresser aux trésors d’œuvres et de théories laissés par l’artiste. Des créateurs issus d’autres domaines ou d’autres professions s’y croisent et s’y retrouvent, permettant à une théorie de base de se ramifier pour étendre sa grille d’analyse et se diversifier. C’est pourquoi un architecte contemporain comme Bernard Tschumi ne peut qu’être sensible au glissement le la théorie d’une discipline vers une autre, lui qui a énormément écrit avant de construire et affirme « la théorie est transversale et permet de combattre le dictionnaire des idées reçues »6. Dès lors, la contamination d’une discipline à une autre n’est plus qu’une simple possibilité, c’est une nécessité pour permettre l’innovation et le renouvellement d’un genre ou d’un style.

Il s’agit donc de montrer que, au delà de la poignée d’architectes qui revendiquent littéralement cette filiation, un vaste panel d’artistes mettent inconsciemment en œuvre des procédés inventés par et pour le cinéma. Comment l’architecte, en tant que metteur en scène de la vie quotidienne, partage un langage avec le cinéma et comment les deux disciplines peuvent mutuellement s’inspirer  ? Afin d’évoluer dans le monde le l’art comme dans un long couloir où les œuvres seraient alignées contre le mur, nous partirons tout azimut dans les galeries, les villes et les cinémathèques pour faire un état des lieux, rassembler et recouper des œuvres qui pourraient paraître éloignées géographiquement ou temporellement mais qui relèvent, soit de la même grammaire, soit du même propos. Les édifices proposés seront à l’état d’esquisse, construits, voire détruits et répartis sur tout le globe, bien qu’on en trouve une forte concentration en France  ; les films sont plus souvent étrangers que français, mais liés par des thèmes communs aux architectes cités plus haut.

1   Jean Nouvel, L’Architecture d’Aujourd’hui, septembre 1991, no  276, p. p.58  65

2    Walter Gropius, Manifest und Programm des Staatlichen Bauhauses, Bauhaus-Archiv Berlin, 1919

3    Elisabeth Karolyi , Influence du cinéma sur l’architecture, Mémoire de maîtrise d’histoire de l’art, Université Paris I Panthéon Sorbonne, Paris, 2002

4    Platon, La République, Les Belles Lettres, Paris, coll. «  Collection des universités de France  », 1833

5    Sergueï Eisenstein, «  Montage and Architecture  », Assamblage, 1989, p. 110  131

6    Bernard Tschumi , «  Architecture / Cinéma / Littérature  »

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2 commentaires

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